Le logiciel qui transformait n'importe quel téléphone en mouchard
Votre téléphone. Celui qui ne vous quitte jamais. Vos messages, vos photos, vos déplacements, votre caméra, votre micro. Imaginez qu'un logiciel puisse, à distance, sans que vous touchiez à rien, s'emparer de tout cela. Et vous transformer en espion contre vous-même.
Ce logiciel existe. Il s'appelle Pegasus. Voici son histoire.
ACTE I, L'arme parfaite
Pegasus est un logiciel espion développé par une société israélienne, NSO Group. C'est une arme cybernétique d'une puissance redoutable. Une fois installé sur un téléphone, il donne accès à tout : messages, e-mails, photos, contacts, localisation. Il peut même activer, en secret, la caméra et le micro.
Le plus terrifiant : certaines attaques sont dites « zéro clic ». La victime n'a rien à faire, pas de lien piégé à ouvrir, pas d'erreur à commettre. Le téléphone est infecté à son insu, totalement.
NSO Group jure que son outil est réservé aux États, pour traquer les criminels et les terroristes, et qu'elle vérifie le respect des droits humains par ses clients.
ACTE II, La liste des 50 000
En 2020, une organisation de journalistes basée à Paris, Forbidden Stories, et Amnesty International mettent la main sur un document explosif : une liste de plus de 50 000 numéros de téléphone, sélectionnés depuis 2016 par des clients de NSO comme cibles potentielles de surveillance.
Ils s'allient. Plus de 80 journalistes, de 17 médias, dans 10 pays, Le Monde, The Guardian, le Washington Post, Radio France et bien d'autres, travaillent dans le plus grand secret. Le laboratoire technique d'Amnesty analyse des téléphones de cibles présumées. Le résultat est accablant : dans la grande majorité des cas testés, l'infection par Pegasus est confirmée.
ACTE III, Les révélations
En juillet 2021, le Pegasus Project sort. Et le monde découvre l'ampleur du désastre.
Sur la liste : au moins 180 journalistes dans une vingtaine de pays. Des militants des droits humains, des avocats, des opposants politiques, des chefs d'État. Des clients de NSO comptaient parmi des régimes autoritaires. Et les exemples glaçants s'accumulent : un journaliste mexicain dont le numéro a été sélectionné quelques semaines avant son assassinat ; des proches du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, assassiné, retrouvés parmi les cibles.
NSO Group dément en bloc, conteste le lien entre la liste et son logiciel.
CONCLUSION, Le danger qui demeure
Le scandale provoque une onde de choc mondiale. Des appels à réguler le commerce des logiciels espions se multiplient. Les États-Unis placent NSO Group sur liste noire. Des enquêtes s'ouvrent.
Mais le problème de fond demeure. Car ce sont souvent les États eux-mêmes, y compris des démocraties, qui sont les clients de ces armes. Et tant que la surveillance pourra se cacher derrière le mot « sécurité nationale », qui contrôlera ceux qui contrôlent ?
L'affaire Pegasus a révélé une vérité qui nous concerne tous : l'objet le plus intime de nos vies, celui que nous gardons contre nous jour et nuit, peut être retourné en arme silencieuse. Et le plus souvent, la cible ne le saura jamais.
